11 mai 2006 – Québec
Discours de Sylvain Lafrance, Vice-président principal de Radio-Canada, lors du congrès annuel 2006 de l’Association des producteurs de films et de télévision du Québec (APFTQ) à Québec.Â
L’histoire de la télévision québécoise est une histoire de succès. Certains dimanche soirs, encore en 2006, c’est près de quatre millions de Québécois qui sont rivés à leur écran et qui regardent la télévision d’ici. De toutes les industries culturelles québécoises, la télévision est celle qui réussit le mieux à garder son auditoire à l’écoute de nos créations. Pourtant, pas un mois ne se passe sans qu’un nouveau symptôme ne nous rappelle que ce succès est extrêmement fragile, pire, que notre télévision est en crise.
Plusieurs facteurs viennent actuellement bouleverser l’équilibre fragile de l’univers télévisuel québécois. La mondialisation d’abord, qui amène de nouvelles concurrences, en fait partie. Mais plus que toute autre chose, c’est l’explosion de l’offre télévisuelle qui vient aujourd’hui changer la donne en matière de production et de diffusion de nos émissions. Après la multiplication des chaînes spécialisées, c’est maintenant la multiplication des plateformes de diffusion et des « machins » technologiques qui vient bouleverser nos modèles de création et nos modèles d’affaires.
C’est que cette « explosion » de l’offre frappe un marché déjà fragile, un marché qui arrive au maximum de sa croissance. Le nombre de Québécois n’augmente pas. Pas plus d’ailleurs que le nombre d’heures consacrées à l’écoute de la télévision. Le marché est, en grande partie, saturé. Nous n’assisterons donc plus à la naissance de nouveaux marchés. Nous assisterons à la multiplication des plateformes dans un même marché, dans un marché saturé. Nous assisterons, en fait, à un nouveau partage de l’écoute et donc, à un nouveau partage des revenus, à l’intérieur d’un même marché. D’où l’éclatement des modèles d’affaires actuels et l’apparition de symptômes comme ce qu’on a appelé, à tort j’espère, la fin des séries lourdes.
Les conséquences de ces révolutions technologiques sont nombreuses :
- Fragmentation de l’écoute télévisuelle.
- Diminution de l’écoute pour chacune des séries.
- Difficulté de créer des grandes « marques » reconnues par tous les publics.
- Affaiblissement du « pouvoir d’achat » des grandes télévisions généralistes pour des séries d’ici.
- Difficulté de monter des modèles d’affaires dans cet univers multi-plateformes.
- Complexité de la gestion des différents types de droits.
- Complexité de la gestion du patrimoine télévisuel dans un univers aussi éclaté.
- Fin de la synchronisation d’écoute traditionnelle : Les téléspectateurs peuvent, plus que jamais, choisir ce qu’ils écoutent et à quel moment. C’est la fin de la linéarité qui a dominé les modèles traditionnels.
Pourtant, au milieu de tout cet éclatement, un fait demeure inattaquable et rassurant.
Les trois grandes télévisions généralistes québécoises accaparent toujours aujourd’hui la grande majorité des heures d’écoute. En période de grande écoute, par exemple, près de 65 % en moyenne des heures d’écoute vont aux trois grands télédiffuseurs généralistes francophones.
Et deux télévisions généralistes (TVA et Radio-Canada) génèrent à elles seules près de 70 % de la production originale en matière de dramatiques.
C’est donc dire que ce système, ce succès de la télévision québécoise, s’appuie encore aujourd’hui sur la force rassembleuse des grandes télévisions généralistes. C’est une évidence qu’on ne doit pas perdre de vue. Et c’est en 2006, l’un des éléments clés de la force de nos productions.
Donc, toute la force rassembleuse de notre télévision, sa capacité de créer des marques et de créer de la valeur, repose sur très peu de joueurs, et ces joueurs voient leur part de l’écoute diminuer progressivement. Nous avons, nous tous, face à ce phénomène, une obligation voire une urgence de réfléchir et de trouver les bonnes solutions. C’est le succès historique de notre industrie de la télévision québécoise qui est aujourd’hui menacé.
Quelle réponse, nous, de la télévision publique, pouvons nous apporter à ces défis? Notre mission, j’aime à le répéter, est d’améliorer la vie démocratique et culturelle par la production et la diffusion d’émissions de qualité. Nous avons le devoir d’enrichir, de continuer de rendre meilleure, l’offre télévisuelle. Nous avons aussi le devoir de rejoindre de larges publics. Je le dis souvent, il n’y a pas de télévision publique sans public.
Pour accomplir cette mission, trois options s’offrent à nous face à ces bouleversements technologiques :
Première option : le statu quo
Considérons ces nouvelles donnes et la baisse de l’écoute comme une fatalité. La télévision de l’avenir sera balkanisée, moins rassembleuse, sous-financée et le rôle du diffuseur sera banalisé, dépourvu de sens. Nous serons l’un des tuyaux disponibles pour transmettre des séries télé. Cela provoquerait une chute de l’ensemble des investissements, une difficulté de rassembler les citoyens autour de grands débats ou de grandes séries et, conséquemment, une menace pour la cohésion nécessaire à toute société.
Bref, qu’on le voie du point de vue économique, du point de vue socio-politique ou du point de vue encore plus simple de l’utilité publique, le modèle actuel est sur une trajectoire dangereuse et sans issues…
Nous pouvons facilement conclure; le statu quo n’est pas vraiment une option.
Deuxième possibilité : un retour progressif à la production interne
S’il est vrai que les producteurs indépendants ont amené un souffle créateur et un dynamisme nouveau dans la création, les modèles observés jusqu’à présent en terme d’acquisition de droits ont difficilement permis aux télédiffuseurs de concevoir leurs investissements à la production d’émissions indépendantes autrement que par le paiement d’une licence de télédiffusion limitée. Cette licence ne leur offre pas de réelles possibilités d’exploiter les autres plateformes de distribution ou autres fenêtres de diffusion. Ce modèle, avec l’émergence de nouvelles plateformes, ne tient plus la route.
La solution d’un retour complet à la production interne est difficilement envisageable, mais pour certains types de production, moins lourds et moins spécialisés, elle constitue véritablement une option. Nous étudierons sur ce plan les modèles d’affaires au mérite en tenant compte du fait que l’équilibre privé-public, l’équilibre entre production interne et externe, l’équilibre entre les genres télévisuels sont à la source du succès de notre télévision.
La qualité de nos ressources internes, qu’ils s’agissent de nos artisans ou de l’ensemble des moyens de production, constitue aujourd’hui un atout de grande valeur dont nous ne pouvons ignorer le potentiel. Ce retour progressif à plus de productions internes à ses limites. Mais il demeure pour nous une alternative intéressante, que nous comparerons constamment aux autres options.
Troisième possibilité : un nouveau pacte et un nouveau partenariat avec l’industrie de la production indépendante
Ce pacte passe par la reconnaissance de l’apport réel et incontournable du diffuseur dans l’investissement, la création de la valeur et la distribution des créations. Cette dernière solution est naturellement la plus viable, mais elle commande une réelle révision des contraintes actuelles dans la négociation des droits.
Diffuseurs et producteurs doivent être partenaires de toute l’expérience et la vie d’une production. Nous devons créer des formules qui permettent, en amont, dès le déclenchement d’une série, de discuter, pour les nouvelles plateformes, des partages des risques et des revenus.
Comme dans tout investissement normal, tout doit être sur la table pour créer des conditions de négociations gagnantes pour tous.
Des conditions gagnantes cela veut dire :
Pour le diffuseur : toucher sa juste part des revenus découlant de l’exploitation sur des nouvelles plateformes des contenus qui ont d’abord été mis en valeur sur ses antennes et un partage des profits pour les nouveaux produits entièrement conçus pour les nouvelles plateformes. Le diffuseur doit, dans cet univers éclaté, maintenir sa capacité de créer une offre cohérente, organique et réellement personnalisée. C’est l’enjeu majeur de la création de loyauté d’auditoire face à l’explosion de l’offre domestique et étrangère.
Pour le producteur : la condition gagnante, c’est de pouvoir toucher sa juste part des revenus, ce qui est absolument nécessaire à la viabilité d’une industrie indépendante qui fait vivre maintenant des dizaines de milliers de personnes et qui contribue à l’originalité de la production francophone. Les modèles d’affaires doivent tenir compte de cet enjeu.
Pour l’artiste et le créateur : il est fondamental que son œuvre soit reconnue comme étant sienne et qu’il touche aussi sa juste part de rémunération. Le modèle est à inventer, mais nous avons aujourd’hui en main beaucoup des éléments nécessaires à cette révision des modèles.
Notre troisième option, celle d’un nouveau partenariat, est naturellement, et évidemment, la plus viable. Mais jusqu’à un certain point, elle est aussi la plus difficile d’application car elle commande que nous nous assoyions, discutions, rassemblions et convainquions une industrie qui n’est pas réputée pour son « unicité » et sa capacité de s’entendre.
Cette responsabilité nous incombe à tous et l’ampleur des défis nous donne un devoir de cohérence et de détermination. Nous avons le pouvoir de maintenir la vitalité de cette industrie, nous avons le devoir de le faire en nous centrant sur l’essentiel, en nous centrant sur ce qui nous rassemble plutôt que sur ce qui nous divise. Mais ne nous leurrons pas, tout affaiblissement du rôle des grands diffuseurs généralistes entraîne dans son sillon l’affaiblissement de l’ensemble du système. Notre capacité de créer des marques, des vedettes, des grandes histoires partagées constitue la base d’une industrie enviée ici et ailleurs dans le monde. L’APFTQ nous invitait récemment à discuter de ces grands enjeux. C’est une invitation que nous acceptons avec enthousiasme. Cette discussion devra se faire en reconnaissant le rôle et les intérêts de chacun des joueurs.
Nous suggérons de conclure des ententes pour une période de deux à trois ans, le temps qu’il nous faudra à nous tous pour analyser la force d’attrait respective de chaque nouvelle plateforme.
Pour nous du service public, notre préjugé sera du côté de la création, de l’élargissement et de l’enrichissement de l’offre, du maintien du rôle rassembleur essentiel de notre télévision pour améliorer la vie démocratique et culturelle de nos concitoyens.
Ceux et celles qui ont mis en place et qui ont géré notre univers médiatique canadien depuis plus d’un siècle ont fait preuve de sagesse et ont donné à notre univers radiophonique et télévisuel un dynamisme extraordinaire. Nous devons faire preuve de la même vision, maintenir les équilibres fragiles qui forment la recette de base de ce succès, mais accepter de nous libérer des contraintes qui pourraient menacer cet extraordinaire accomplissement.
En regroupant, il y a quelques mois, l’ensemble de nos services francophones, nous avons donné le signal que le diffuseur public était fin prêt à faire face à l’univers des multiples plateformes. D’autres défis attendent maintenant le diffuseur public. Positionner clairement ses différentes antennes, augmenter la place de la culture et l’impact de l’information, aider le pays à entrer dans la haute définition, la radio satellitaire, la baladodiffusion et l’ensemble des autres technologies émergentes. Créer, avec son personnel, un climat propice à la création et au dépassement. Nous entendons relever tous ces défis grâce au dynamisme et à la passion de nos équipes.
Reste maintenant que tous ensemble, nous puissions créer un nouvel alignement pour faire face à cet environnement nouveau. Les téléspectateurs attendent sans doute de nous que nous trouvions la solution avec la même créativité que celle dont nous faisons preuve à l’écran depuis près de 60 ans.
C’est de l’avenir de notre télé dont il est question. Mais c’est aussi, soyons francs, de l’avenir de notre culture, de l’avenir de nos mots, de nos images et de notre capacité d’influence. Et c’est, finalement, un peu beaucoup, de notre avenir comme industrie dont il est question. Nous devons à nos téléspectateurs d’être conciliants et enthousiastes face à l’avenir. Nous du service public, nous le sommes. Et nous sommes déterminés à le rester !
