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Allocutions

Les médias, fers de lance de la francophonie

7 aoĂ»t 2006 – Paris

Document préparé à partir d’une allocution de Sylvain Lafrance, Vice-président principal de Radio-Canada, prononcée dans le cadre de l’atelier Les fers de lance de la Francophonie : médias et entreprises
Les médias, fers de lance de la francophonie
La mondialisation, une chance pour la francophonie?

Lorsque je pense au rôle des médias, à leur importance ainsi qu’à celle de la culture dans tout le processus de mondialisation, il me revient une anecdote qui s’est passée à table, un soir, avec mon fils de 11 ans que nous venions d’arracher à son jeu vidéo. Il est resté songeur pendant quelques minutes et lorsque nous lui avons demandé ce qui le préoccupait, il a répondu : « Je dois annexer la Russie et je ne sais pas encore comment je vais procéder. » 

Il nous a expliqué son jeu, qui consiste à construire des empires, et les options dont il disposait pour annexer un pays, c’est-à-dire l’armée ou la diplomatie. Cette dernière option, plus lente mais plus stable, consiste d’abord à ouvrir un consulat dans le pays en question. Le joueur peut ensuite utiliser des « accélérateurs », comme le contrôle des médias ou l’ouverture d’un centre culturel, afin que l’annexion se fasse plus rapidement. Voilà qui m’apparaissait tout à fait fascinant! 

C’était quand même extraordinaire que mon fils, à 11 ans, soit amené à réfléchir aux enjeux de culture et de communication pour l’édification d’un empire, une situation qui fait écho aux enjeux de la mondialisation. J’imagine que s’il avait été possible de le pousser plus loin au XXIe siècle, le jeu aurait proposé d’autres accélérateurs : diffusez votre cinéma, votre musique, vos chaînes d’information continue et l’annexion se fera automatiquement. 

Cette anecdote démontre bien la pertinence de réfléchir sur les questions de culture et de communication en rapport avec le processus de mondialisation. Le simple fait qu’elles se retrouvent dans un jeu vidéo illustre toute l’importance que doivent prendre la culture et les médias dans nos discussions. 

Trois constats

Ma réflexion sur le rôle des médias et de la culture dans la Francophonie dans le contexte de la mondialisation s’appuie sur la question suivante : dans quelle mesure les médias peuvent réellement agir comme fers de lance de la Francophonie? Certes, ils peuvent certainement jouer un rôle dans la défense de la Francophonie, mais à certaines conditions qui ne sont pas toujours faciles à remplir. 

Comme première condition, je dirais que tous les médias doivent prendre conscience de l’importance de refléter non seulement la langue, mais l’ensemble des identités et des valeurs qui s’y rattachent. Actuellement, avouons que cette prise de conscience par les médias reste timide. Cette situation s’explique par le fait que les médias, privés et publics, fonctionnent selon une logique que l’on pourrait qualifier de territoriale, sur la base des États-nations. Ils ne s’inscrivent pas encore dans une logique « extra territoriale ». 

Certains médias internationaux diffusent, par exemple, le point de vue des États-Unis, de la France ou de l’Espagne vers le monde. Cependant, très peu de médias ont créé de véritables réseaux internationaux. Je suis pourtant convaincu que ces réseaux devront exister, le monde des médias ayant connu un bouleversement extraordinaire depuis les 15 dernières années. Je parle ici de l’éclatement de la notion de proximité.

 Qu’est-ce que cela signifie? Par exemple, le positionnement de la radio, particulièrement aux États-Unis, s’appuie d’abord et avant tout sur la proximité régionale. Il s’agit d’un positionnement logique, puisque la radio est avant tout un média de proximité. 

Sauf qu’au XXIe siècle, la proximité n’est plus seulement une question géographique : on peut être proche de quelqu’un par sa religion, par son option politique, par son orientation sexuelle ou par une passion partagée pour tel type de voiture ou de bateau, par exemple. On peut être proche de quelqu’un pour des milliers de raisons et il nous est désormais possible de lui parler en moins de 15 minutes par divers réseaux comme la téléphonie cellulaire et toutes ses options de messageries, ou par le Web, pour ne nommer que ceux-là. La notion de proximité s’en trouve donc totalement transformée. La proximité territoriale est devenue une notion que je ne qualifierais pas encore de désuète, mais elle n’est plus la seule dimension qui permet la communication. 

Or, les médias fonctionnent encore dans un environnement régi par des lois et des systèmes de réglementation qui les enferment dans une logique d’État-nation. Face à l’éclatement de la notion de proximité et au phénomène de la mondialisation, les médias vivent une contradiction fondamentale qui pose, de mon point de vue, un problème important pour l’avenir. 

Une seconde condition qui permettrait aux médias de jouer pleinement leur rôle au sein de la Francophonie réside dans la force du service public. Car, bien que, dans certains pays européens, la présence du service public en radiodiffusion ne soit pas remise en question, la place et le rôle des radiodiffuseurs publics sont fortement débattus et questionnés un peu partout dans le monde. Pourtant, c’est d’abord par les médias de service public que nous réussirons à créer de grands ensembles, rarement par les médias privés. Car on ne peut pas laisser une chose aussi importante que la culture dépendre uniquement des résultats trimestriels des sociétés privées. 

Certes, ces dernières peuvent jouer un rôle, mais il reste que les médias de service public doivent continuer à occuper une place centrale de catalyseur, puisque ce sont eux, d’abord et avant tout, qui ont la capacité de rassembler le public autour d’une idée, d’un projet de société. Il importe donc de continuer à défendre l’idée du service public partout dans le monde.

 Une autre des conditions sera la capacité des médias de résister à l’effet de balkanisation créé par l’ensemble des nouvelles technologies. Car, une des principales caractéristiques des nouvelles technologies, du moins en termes de communication, se manifeste par une difficulté à rassembler de grands auditoires devant une seule émission, une seule télévision ou une seule radio. Avec les nouvelles plateformes de diffusion, on ne retrouve plus cet effet de masse qui caractérisait jusqu’à maintenant les médias traditionnels que sont la radio et la télévision. La multiplicité des plateformes crée une balkanisation qui pose un défi particulier pour le monde des médias. 

Mon premier constat pourrait donc se résumer ainsi : les médias ont certainement la capacité d’agir comme fers de lance de la Francophonie, en autant qu’ils prennent conscience des enjeux actuels, qu’ils manifestent la volonté d’agir et qu’ils s’en donnent les moyens.

 Le second constat que j’aimerais poser concerne l’expérience du Canada et du Québec en matière de défense des identités culturelles. Étant moi-même Canadien, mon analyse aura peut-être une résonance un peu chauvine, mais je suis convaincu que les Canadiens et les Québécois sont bien placés pour comprendre les enjeux de l’identité culturelle pour plusieurs raisons. 

Les identités culturelles ont plusieurs visages chez nous : que ce soit la défense de l’identité canadienne face aux voisins américains, l’affirmation de l’identité francophone dans une mer anglo-saxonne nord-américaine ou la préservation de l’identité acadienne face à l’ensemble nord-américain, les exemples sont nombreux.

 Depuis des décennies, nous avons développé au Canada des systèmes qui, avouons-le, ont suscité un certain amusement chez nos collègues européens, du moins au début. Prenons l’exemple des quotas de musique. Dans les années 80, le régulateur canadien a imposé aux radios publiques et privées un plancher de diffusion pour la musique canadienne et francophone, une politique visant évidemment à augmenter la diffusion de chansons québécoises et canadiennes. Nos collègues de Radio France nous ont alors posé un nombre incalculable de questions sur ces quotas pendant les trois années qui ont suivi, soulignant à chaque occasion combien ils trouvaient cette idée ridicule. 

Nos amis français ont continué de plaisanter sur la politique canadienne en matière de musique à la radio, jusqu’au milieu des années 90 où ils ont eux-mêmes adopté le principe des quotas pour la musique française… J’ose avancer qu’ils ont probablement compris que le Canada et le Québec constituent des postes avancés sur le plan de la défense des identités culturelles, qu’ils avaient intérêt à comprendre ce qui s’y passe et à s’en inspirer. 

Comme je le disais, nous, Canadiens, sommes bien placés pour comprendre les enjeux de l’identité culturelle. Voilà pourquoi nous étions aux côtés de la France à l’UNESCO pour mener la bataille de la diversité culturelle. En matière de politique culturelle comme dans d’autres domaines de la culture, nous devrions nous inspirer davantage des moyens qui ont été mis de l’avant à l’UNESCO. 

D’ailleurs, j’aimerais vous rapporter une anecdote qui s’est déroulée à Pékin, où j’étais invité comme conférencier par la radio nationale chinoise pour parler, justement, de la question de la diversité culturelle. Pendant le repas, j’ai demandé à mon hôte pourquoi il trouvait important de m’entendre sur ce sujet. Il m’a alors expliqué que la Chine s’inquiétait de la présence de moins en moins importante de la langue chinoise dans les médias. Interloqué, je lui ai répondu qu’avec 1,3 milliard d’habitants, la Chine devrait pourtant être rassurée! 

Voici ce que mon hôte a rétorqué : « Vous savez, il y a quand même un recul de la langue chinoise dans les médias internationaux qui nous inquiète. Nous devons vraiment nous pencher sur cette question. » Inutile de préciser que nous, Québécois, avec notre population de sept millions d’habitants, étions très fiers de pouvoir servir d’exemple à l’imposante Chine en matière de défense de l’identité culturelle.

 Le Canada et le Québec présentent donc des exemples intéressants de politiques culturelles favorisant l’expression de la diversité et la défense de l’identité. 

Le troisième et dernier constat que j’aimerais poser porte sur les succès qui existent déjà au sein de la Francophonie et sur lesquels nous devons nous appuyer pour l’avenir. On ne peut évidemment pas passer sous silence TV5Monde, qui constitue à mes yeux un joyau en matière de communications pour la Francophonie. Il est primordial de le préserver et de s’en inspirer pour développer des initiatives porteuses de sens dans le contexte de la mondialisation et de la cohabitation culturelle. 

Toutefois, cela a été maintes fois répété, la plus grande difficulté demeure la tiédeur de la France face à la Francophonie.  Il ne s’agit pas d’un reproche, puisque la France est très impliquée dans TV5Monde, par exemple, et un peu partout en Francophonie. Mais on ne sent pas en France la même passion de défense de la langue française comme on peut la sentir au Québec et dans d’autres lieux de la Francophonie. 

Cela représente un obstacle et, comme d’autres l’ont dit avant moi, la France a un devoir de cohérence et de détermination. Pour ma part, je pense qu’il serait plaisant d’entendre, de la part de la France auprès de ses citoyens, la même passion que la nôtre pour la défense de la Francophonie. 

Trois pistes de solutions

J’aimerais maintenant proposer, brièvement, trois pistes de solution concernant le rôle des médias pour l’avancement de la Francophonie. La première piste que j’avancerai porte sur nos efforts, que nous devons décupler, pour la création de réseaux internationaux puissants, comme les Américains savent en créer. 

Afin de pouvoir faire face à la concurrence, l’idée n’est pas de lancer une myriade de petits réseaux, mais de créer de véritables réseaux internationaux capables d’affronter la concurrence et d’installer le français dans l’espace médiatique et culturel mondial. Comme je le mentionnais plus haut, les moyens de distribution numériques peuvent entraîner une fragmentation importante des médias et torpiller nos initiatives internationales. Nous devons à tout prix éviter une situation où les seuls grands réseaux rassembleurs viendraient d’une poignée de pays, alors que l’ensemble des autres médias seraient tellement balkanisés qu’ils n’auraient plus la capacité d’exercer une influence significative. 

Pour nous, francophones, il y a urgence et nous devons mener une importante réflexion sur cette question. Cette réalité touche tout le monde, lusophones, hispanophones, germanophones… Bref, tous ceux qui ont intérêt à préserver, voire accentuer la diversité culturelle. Il s’agit d’une responsabilité commune et d’un défi que nous devons relever ensemble. 

La seconde piste de solution que je proposerai touche l’engagement des citoyens français que j’évoquais plus haut. Il faut trouver une façon d’agir efficacement sur le citoyen français afin qu’il comprenne mieux cette notion de la Francophonie qui nous est chère et qu’elle devienne non plus un héritage du passé, mais un projet d’avenir. 

La dernière idée que je mettrai de l’avant concerne le potentiel des nouvelles technologies, que nous pouvons exploiter davantage. En effet, malgré le danger de balkanisation que j’ai évoqué, les nouvelles technologies permettent de vivre des expériences de proximité qui n’étaient pas possibles auparavant. Le citoyen peut désormais vivre sa propre identité culturelle au moyen des nouvelles technologies. Il faut multiplier les forums et les plateformes qui facilitent les échanges et les rapprochements entre les francophones. Le numérique nous offre désormais toutes sortes de nouvelles occasions d’enrichir l’espace francophone qui ne demandent qu’à être explorées et développées. 

Conclusion

La mondialisation pose certainement de nombreux défis à la Francophonie, que vivent aussi les autres grands groupes culturels et linguistiques : celui de la diversité, de la défense des identités et l’important défi de la cohabitation culturelle, pour ne nommer que ceux-là. 

L’émergence de véritables réseaux internationaux francophones, qui s’appuient sur la force regroupée des médias et qui exploitent toutes les possibilités offertes par les nouvelles technologies, constituerait évidemment un atout pour la Francophonie. Mais pour ce faire, les médias doivent d’abord prendre conscience des enjeux réels de la mondialisation sur le plan culturel et la France doit engager davantage ses citoyens afin de faire de la Francophonie un projet porteur de sens pour l’ensemble des francophones. 

Les médias ne pourront jouer un rôle de fer de lance qu’au moment où ils en exprimeront clairement la volonté et qu’ils s’en donneront les moyens.

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