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Allocutions

Un diffuseur public plus pertinent que jamais face aux enjeux du XXIe siècle

5 décembre 2006 – Ottawa

Discours de Sylvain Lafrance, Vice-président principal de Radio-Canada, à la sixième conférence annuelle du chapitre canadien de l’Institut international des communications (IIC)

Chers collègues,  je vous remercie de m’avoir invité à participer à cette conférence. C’est un privilège de pouvoir parler du rôle des médias de service public en compagnie de décideurs qui ont à cœur, comme moi, l’avenir des communications au Canada.

Ces temps-ci, prononcer un discours sur les médias sans parler de technologie est un peu révolutionnaire. Alors, je vais poser un geste un peu révolutionnaire ce matin, puisque je ne vous parlerai pas principalement de technologie, mais de contenu.  

La question qui nous est posée ce matin est passionnante : quel avenir pour la télévision publique? Comment, en effet, les diffuseurs publics réussiront-ils à demeurer pertinents dans un univers de plus en plus fragmenté? 

Au XXIe siècle, les médias de service public sont plus pertinents que jamais. Pourquoi? À cause des enjeux auxquels nous devons faire face comme société. 

Les enjeux du XXIe siècle sont des enjeux de démocratie et de culture

Les enjeux du XXIe siècle ne sont ni technologiques, ni économiques, ce sont des enjeux de démocratie et de culture. Que ce soit pour des questions d’identité culturelle, de fragmentation, de cohésion sociale ou de cohabitation culturelle, il y a des phénomènes qui influencent la façon dont le citoyen vit la démocratie et la culture et qui doivent nous faire réfléchir sur notre rôle comme diffuseur public au sein de la société.

Prenons l’exemple de la fragmentation. On observe, au sein de notre société, un phénomène que l’on pourrait qualifier de « fragmentation globale », qui recoupe en fait différentes formes de fragmentation et touche chaque année davantage notre vie politique, sociale et culturelle.

Il y a naturellement la fragmentation médiatique. Vous me permettrez ici de faire une petite digression et de vous parler quand même un peu de technologie…  

Par exemple, on pense aux centaines de chaînes de télévision, à la radio satellite avec ses dizaines de stations, etc. D’ailleurs, si vous me demandez sur combien de plateformes dans le monde les services de CBC/Radio-Canada sont diffusés — cela inclut Radio Canada International, nos émissions de radio et de télévision, nos services de Galaxie, etc. —, je vous dirais plusieurs centaines et peut-être même plusieurs milliers. 

Radio Canada International compte à elle seule plus de 450 partenaires dans le monde. Donc, nous sommes sur plusieurs milliers de plateformes. C’est dire à quel point on fait maintenant face à une hyper-fragmentation médiatique.

Cette hyper-fragmentation médiatique a évidemment un impact sur beaucoup de choses, notamment sur nos modèles d’affaires en télévision. Ajoutez à cela toute la fragmentation liée directement aux nouvelles technologies, comme les nouvelles applications des téléphones cellulaires par exemple, qui viennent accentuer la fragmentation médiatique, parce qu’elles recoupent des fonctions qui étaient assurées jusqu’à maintenant par les médias traditionnels. 

Il y a d’autres fragmentations plus sociales. Par exemple, je pense à un des événements les plus importants qui a frappé le monde de la radio. C’est l’éclatement de la notion de proximité. Dans le monde de la radio, quand on va dans des congrès partout aux États-Unis, on nous dit qu’il y a trois choses importantes en radio : « localism, localism, localism ». Vous excuserez l’anglicisme, mais cela démontre l’importance que l’on accorde à la proximité géographique en radio. Parce qu’on habite le même territoire — une ville, un village, une région —, on a des intérêts communs.

Mais aujourd’hui, grâce aux nouvelles technologies, on peut vivre toutes sortes de proximités : on peut être proche de quelqu’un par sa religion, par son option politique, par son orientation sexuelle ou par une passion partagée pour tel type de voiture ou de bateau, par exemple. On peut être proche de quelqu’un pour des milliers de raisons et il nous est désormais possible de lui parler en moins de 15 minutes par divers réseaux comme la téléphonie cellulaire et toutes ses options de messageries, ou par le web, pour ne nommer que ceux-là. La notion de proximité s’en trouve donc totalement transformée. Cela a un impact majeur sur l’équilibre traditionnel entre le régional, le national et l’international. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de place pour les stations régionales, mais c’est aujourd’hui un des positionnements possibles. 

Il y a également une autre forme de fragmentation : il s’agit de l’explosion des sources d’information. Il y a aujourd’hui une multiplicité des sources qui pose un important problème de crédibilité. Le téléphone cellulaire est lui-même devenu une source d’information audio, photo et vidéo. Il y a donc une multitude de sources, une fragmentation qui crée une nouvelle dynamique dont il faut maintenant tenir compte.

Il y a enfin une fragmentation plus culturelle, politique et religieuse qui résulte un peu des effets combinés de la mondialisation et des mouvements d’immigration. Tout cela provoque un changement assez profond dans le tissu social et suscite des questions pour le monde des médias qui sont drôlement importantes.

Tout cela fait en sorte qu’on est entré dans une nouvelle phase dans le monde des médias. Il est intéressant de penser qu’il y a dix ans, on s’inquiétait principalement de l’hyper-concentration des médias aux mains de grands conglomérats médiatiques. Aujourd’hui, on s’inquiète surtout de l’hyper-fragmentation des médias. On a toujours peur de quelque chose, finalement. Il est intéressant de voir comment on est passé du danger de l’hyper-concentration à celui de l’hyper-fragmentation.  

Créer des places publiques pour l’expression de la démocratie et de la culture

Cette hyper-fragmentation pose toutes sortes de défis à notre société. Au niveau des médias, une fragmentation à outrance suppose une diminution des espaces rassembleurs où les citoyens pourront se retrouver et échanger sur la base d’une expérience commune, une place publique, en quelque sorte. 

En fait, dans notre société, il y a un besoin de plus en plus grand de créer des places publiques pour l’expression de la démocratie et de la culture. 

La place publique a toujours occupé un rôle central dans nos sociétés. Lieu de communication et de socialisation, elle tire son origine des agoras grecques et des forums romains de l’Antiquité. Au Moyen Âge, les marchés publics et les grandes places devant les cathédrales ont longtemps été les endroits où l’on s’informait, où la justice s’exerçait et où les bardes et autres amuseurs publics divertissaient la foule. 

Ces places publiques, reconnues dans l’histoire comme un important vecteur de la cohésion sociale en leur temps, n’étaient pas contrôlées par des intérêts économiques ou commerciaux, mais par le seul intérêt des citoyens. 

Au nom de la cohésion sociale, il faut s’assurer que ces places publiques continuent d’exister afin de parer à une trop grande fragmentation de nos sociétés, un risque qui est bien réel. 

Notre réponse comme diffuseur public

Quelle réponse peut offrir un diffuseur public comme CBC/Radio-Canada face à ces phénomènes? Avant toute chose, on se définit d’abord comme un outil de démocratie et de culture, avant de se définir comme une industrie, un média ou une institution. Il faut commencer par se demander ce qui a changé dans la façon de vivre la démocratie et la culture. Cela nous amènera à nous demander ce qu’il faut faire pour que, dans dix ou quinze ans, nous soyons encore importants pour le citoyen, au niveau de la cohésion sociale et de la cohabitation culturelle.

Notre réponse se situe à trois niveaux. Premièrement, il faut offrir une programmation claire, distinctive et rassembleuse. Une programmation qui tient compte des nouvelles réalités sociales, qui reflète la diversité culturelle ainsi que la diversité des opinions et des points de vues. Une programmation qui s’inscrit clairement dans un système de valeurs propres au service public.

 Deuxièmement, il faut grouper nos efforts. Il faut travailler ensemble pour créer une marque forte à laquelle le citoyen va adhérer, une marque de crédibilité et de fiabilité, porteuse d’une identité forte. Tout cela est important dans l’univers que j’ai décrit tout à l’heure, parce que, face à 500 ou 1000 chaînes, il faut facilement reconnaître le diffuseur public comme porteur de crédibilité et de fiabilité. Il s’agit d’un enjeu extrêmement important. 

Troisièmement, il faut qu’il y ait le soutien public nécessaire pour assurer la pérennité du service public. Le soutien public, c’est l’équivalent des bénéfices pour le secteur privé. Quand les citoyens croient au service public, tout va bien. Quand ils n’y croient pas, nous avons un problème. C’est le soutien public qui permettra au diffuseur de remplir sa mission et de garder sa pertinence pour le citoyen. 

Pour y arriver, il faut rassembler tous les acteurs de notre société, nos employés bien sûr, mais aussi les artisans, comédiens, musiciens, créateurs, producteurs ainsi que tous ceux et celles qui travaillent au niveau des politiques publiques afin de réaliser ce grand projet du service public.

Créer de la cohérence dans un monde fragmenté

Au fond, l’enjeu véritable pour le diffuseur public est de créer de la cohérence dans un monde fragmenté. Dans un système mixte de radiodiffusion, dont le succès s’appuie sur l’équilibre entre diffuseurs privés et publics, ces derniers sont sans doute les mieux placés pour le faire. Comme diffuseurs publics, nous sommes indépendants des modes, des tendances. Nous avons aussi une plus grande capacité de travailler sur le long terme, puisque nous n’avons pas à rendre compte de nos résultats financiers sur une base trimestrielle. Il s’agit d’un avantage concurrentiel sur lequel nous devons miser comme diffuseurs publics. 

En quoi cela nous permettra-t-il de demeurer pertinents? Parce que cela nous permettra de créer des places publiques rassembleuses pour le XXIe siècle, des places citoyennes qui agiront comme un rempart face à la fragmentation de la société. 

Les défis à relever pour créer ces places publiques

Quels défis devons-nous relever pour créer ces places publiques? D’abord, il y a un défi majeur de crédibilité. Face à la multiplication des sources d’information que j’évoquais tout à l’heure et devant la masse toujours grandissante d’émissions de radio et de télévision, d’images, de musique et de textes à laquelle le citoyen est exposé tous les jours, le diffuseur public doit véhiculer une marque forte porteuse de valeurs propres au service public. Des valeurs qui inspirent la confiance du citoyen, un « îlot de crédibilité » dans une mer de contenu. 

Un autre défi est celui du caractère rassembleur du diffuseur public. Malgré une possibilité accrue pour le citoyen d’avoir accès à des contenus soi-disant personnalisés et s’inscrivant dans une tendance réelle qui l’individualise davantage au sein de la société, il y aura toujours un besoin bien humain des citoyens de vivre des expériences rassembleuses. Après tout, il n’y a pas de service public sans public! 

Un troisième défi se situe dans la capacité, pour un diffuseur public, de se détacher du court terme pour se concentrer vers l’essentiel. Loin des enjeux économiques qui préoccupent constamment les entreprises privées, le diffuseur public peut se permettre d’expérimenter et d’investir dans des initiatives novatrices et porteuses de sens pour l’avenir. Le diffuseur public travaille en fonction de l’offre, en fonction des besoins du citoyen. 

Enfin, le diffuseur doit relever l’imposant défi de la cohabitation et doit agir comme catalyseur des nouvelles identités culturelles. L’immigration prend de plus en plus d’importance et forme une population de plus en plus diversifiée, avec des valeurs ainsi que des références culturelles et historiques toutes aussi variées que l’origine des nouveaux citoyens. Le diffuseur public doit être porteur de ces nouvelles identités et refléter cette nouvelle diversité d’idées et d’opinions. 

Un avantage pour le Canada

Tout cela est particulièrement vrai pour un pays comme le nôtre. En effet, la réalité géographique et socio-démographique du Canada pose certains défis en termes de cohésion sociale et d’identité culturelle. 

Avec son immense territoire, sa population concentrée près de la frontière américaine, sa composition démographique fortement marquée par une immigration toujours plus importante et ses deux langues officielles, le Canada a un avantage certain à tirer d’un diffuseur public porteur d’une culture et d’un ensemble de valeurs communes. 

D’autres éléments bien connus, mais peut-être un peu oubliés, plaident en faveur du service public. Par exemple, on sait depuis longtemps que couvrir un territoire grand comme le nôtre demande une infrastructure lourde et coûteuse. Seul un diffuseur public comme CBC/Radio-Canada peut assurer cette mission cruciale d’être présent partout sur le territoire. Cela nous donne une capacité unique de parler d’une même voix, d’une voix canadienne, à l’ensemble des citoyens. 

On connaît également la réalité économique de l’industrie de la radiodiffusion, qui fait en sorte que la production de programmation canadienne est plus coûteuse et moins rentable que la diffusion d’émissions en provenance d’un voisin imposant et prolifique qui, de surcroît, partage la même langue qu’une vaste majorité de Canadiens. 

Bien que les francophones, en comparaison, n’aient pas à faire face exactement à la même concurrence – pas à 100 % du moins –, ils doivent quand même relever le défi de préserver un espace culturel qui leur est propre. 

Pour toutes ces raisons, les Canadiens ont décidé, il y a 70 ans, de se doter d’un diffuseur public. Aujourd’hui plus que jamais, le Canada a tout à gagner d’un média de service public comme CBC/Radio-Canada qui agit comme vecteur de l’identité culturelle et de la cohésion sociale. 

Conclusion

Vous le voyez, notre société fait face à des enjeux de démocratie et de culture, des enjeux qui sont trop importants pour être laissés aux seuls intérêts commerciaux. Il faut créer des places publiques fortes et rassembleuses et les diffuseurs publics sont les mieux placés pour le faire.  

C’est ainsi que nous demeurerons plus pertinents que jamais. Mais pour y arriver, nous devons être plus publics que jamais, plus distinctifs que jamais et plus rassembleurs que jamais. Merci.

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